« Derrière la désertification apparente de l’Eglise, on voit frémir plein de choses nouvelles ! »

Ami du Congrès mission, Mgr Dominique Rey est réputé pour son tonus apostolique. Il nous confie pourquoi il croit possible un réveil missionnaire en France.

Propos recueillis par Claire Kesraoui.

Peut-on parler aujourd’hui d’un réveil missionnaire en France ?

Un certain nombre d’initiatives nouvelles apparaissent à l’échelle nationale ou locale. Ces initiatives touchent des jeunes motivés, déterminés. C’est ce qui se passe avec le Congrès mission qui est en pleine croissance. Dans mon diocèse (Toulon-Fréjus ) j’ai organisé un rassemblement pour les « i-missions » : les missionnaires étaient plus de 150 ! Beaucoup de choses analogues se déroulent dans de nombreux diocèses, et sont souvent le fait de jeunes très motivés, ardents, qui ont besoin d’être soutenus, accompagnés. Quelque fois, pour corriger le tir. C’est pour nous, évêques, une cause d’espérance. Quand on fait la somme de tout ce qui bouge, on voit un vrai frémissement. Tout notre travail est d’accueillir et d’accompagner, en faisant des relectures avec les jeunes, pour mieux qualifier les propositions et affiner le projet.

Pourquoi les gens ont-ils l’impression que l’Eglise, en France, ne cesse de décliner ?

Deux choses se croisent : à la fois une arthrose pastorale et spirituelle qui côtoie l’émergence de nouvelles manières d’annoncer l’Evangile avec de nouvelles générations. L’émergence des communautés nouvelles s’est faite dans une période de refroidissement de l’Eglise après le Concile. On voit qu’il y a une désertification de l’Eglise qui continue… Il suffit de regarder la courbe déclinante du nombre d’enfants catéchisés. Et en même temps on voit frémir des choses nouvelles. Ce mouvement montre que, derrière l’arthrose pastorale des communautés, il y a une vie qui continue. Il y a une germination.

Quelles sont les maladies qui affectent encore le corps ecclésial ?

Il y a une sécularisation qui traverse encore les structures. Quand on voit par exemple l’état de mouvements d’apostolat qui sont réduits à un espèce d’humanisme horizontal… Pour faire du bien et être gentil avec les autres, il n’y a pas besoin d’être chrétien ! Il y a eu parfois une perte de substance spirituelle et missionnaire. Il y a eu aussi un cléricalisme d’une Eglise où le clergé était en surplomb, où tout le monde attendait tout du prêtre et le prêtre faisait tout. Il y a eu une tendance très forte à l’activisme, cet espèce de messianisme temporel où c’est par l’action des hommes que l’on fait advenir le Royaume. Mais, comme dans toute crise, il y a la Providence qui permet, lorsque l’on est à terre, de pouvoir repartir et se relever sur d’autres bases.

En quoi l’Evangile peut-il toucher notre monde sécularisé ?

Derrière ce monde livré à la technologie, il y a un besoin d’intériorité, de recueillement et de prière. Dans un monde désacralisé, on a besoin de retrouver une symbolique des récits fondateurs et une forme de liturgie. Dans un monde où la raison est capturée par les sciences, la technologie, comme le faisait remarquer Paul Ricœur, on va cultiver l’écologie à savoir un savoir-vivre avec les autres, une manière d’habiter le cosmos. On voit combien le christianisme aujourd’hui n’est plus simplement quelque chose qui nous relie au passé mais aussi qu’il retrouve une dimension prophétique. Je crois que le grand enjeu aujourd’hui, de la part des nouvelles générations, c’est de nous faire redécouvrir le caractère prophétique de l’Eglise. J’aime beaucoup cette phrase de Paul VI : « le chrétien habite le monde en venant à lui à partir de son avenir ». L’avenir du monde c’est le Christ. Dans un monde de déconstruction avec toutes les tentatives de transhumanisme, de reconstruction d’un homme nouveau… derrière tout cela il y a une quête spirituelle et messianique. Une quête de Salut. Sous les décombres d’un monde de plus en plus vacillant, le christianisme s’impose comme un recours, comme une possibilité de sortie.

Par où commence l’évangélisation ?

L’évangélisation commence par les chrétiens eux-mêmes ! Le problème de l’évangélisation c’est que pour toucher les autres, il faut soi-même être saisi. C’est le principe physique : plus la matière est dense, plus elle rayonne. Le problème de l’évangélisation c’est l’endormissement des communautés qui ne sont plus attirantes, attractives, rayonnantes. C’est la première phase à attaquer : la conversion des pécheurs passe par la conversion des pasteurs. Comment voulez-vous entrainer les gens dans une nouvelle dynamique si eux-mêmes ne sont même pas saisis par elle ?

Est-ce qu’il existe un profil type de l’évangélisateur ?

Chacun se déploie en fonction de son propre charisme. Je ne veux pas enfermer dans une définition soviétique. Cela dit, il y a quelques fondamentaux comme le primat de la grâce. C’est Dieu qui soulève nos propres efforts. Je pense aussi au témoignage de la sainteté. Les plus grands évangélisateurs ont été des saints.

Comprenez-vous les angoisses des chrétiens qui prennent conscience de leur caractère de minorité en France ?

Oui. Il y a évidemment la tentation du vase clos, du communautarisme. Mais nous sommes là dans le monde, les mains dans la pâte ! Il faut regarder dans ce monde Dieu déjà présent et qui agit. Je crois qu’il faut assurer l’intelligence de la foi. La foi n’est pas seulement émotionnelle. Elle ne relève pas seulement d’une expérience personnelle. Elle a un rapport à la raison, c’est ce qui permet de la communiquer aux autres, et cela justifie le dialogue. Soit avec d’autres chrétiens, ou avec d’autres personnes qui ne sont pas croyantes. Nous avons des raisons de croire ! Le Pape nous rappelle cette posture de nous tenir aux périphéries du monde. Jésus amenait à Lui des gens qui étaient aux périphéries : des gens malades, en difficulté avec eux-mêmes, avec la société… Le chrétien se tient dans le monde et à ses abords.

D’où vient ce sentiment d’urgence à évangéliser ?

On rejoint les perspectives de Paul qui disait « le Salut me presse de le communiquer aux autres ! ». Nous avons, comme chrétien, une envie de vivre à la hauteur de notre baptême. On a ce sentiment d’urgence qui produit du zèle, un enthousiasme, un désir fort par amour pour ceux qui connaissent le Christ, tout en respectant totalement leurs libertés. Ce n’est pas du prosélytisme ! Ce n’est pas violenter les consciences – ce qui serait contraire à l’Evangile. Mais nous avons un fort désir que le Christ soit manifesté par amour de nos frères ! C’est le premier principe de la charité.

Le principal frein à l’évangélisation est-il une perception faussée du Salut ?

En étant fidèle à Vatican II, à l’enseignement de Jean-Paul II, aux textes de Paul VI et puis à l’enseignement de Benoît XVI et du pape François, on a quand même tout ce qui nous faut pour nous départir des fausses idéologies ! Au nom du respect des autres, on a parfois refusé de témoigner de notre foi ! Il y a eu un manque d’irrespect, au contraire ! Aimer l’autre, c’est lui donner ce qui est de meilleur. Sans offenser sa liberté. Je le vois chez les jeunes. Aujourd’hui, on est beaucoup plus cash : quelqu’un n’hésitera pas à dire « je suis absolument athée », d’autres à dire « je suis absolument chrétien ». On est libéré d’un certain nombre de postures antérieures. On était dans l’accommodement et aujourd’hui justement, on a plus de liberté pour exprimer ses convictions.

Comment évangéliser les musulmans en France ?

Il faut vivre pleinement notre foi. C’est le premier argument. C’est par la cohérence de notre vie, par la charité, que l’on touche les gens. La deuxième chose, c’est la connaissance de l’autre, la connaissance de l’islam. Il faut trouver des manières d’être qui peuvent faciliter la rencontre et nous permettre de pouvoir aller plus loin que simplement le témoignage de vie. On a besoin d’une vraie formation de la part des chrétiens, qu’il s’agisse du rapport à l’islam ou à l’athéisme. J’ai une statistique éloquente qui concerne l’ensemble des jeunes du sud de la France : 44% se disent sans religion ou s’en moquent, 24% se disent chrétiens et 23% se disent musulmans. Ce sont des chiffres qui nous invitent à être humbles et en même temps déterminés. A mieux qualifier notre prise de parole et le témoignage que l’on doit apporter. Un témoignage de vie et aussi une capacité à exprimer nos raisons de vivre, d’aimer et de croire.